
Se former pour devenir concepteur pédagogique en 2025 : les vérités que personne ne vous dit
« Je veux faire ingé péda pour la transition énergétique. » Cette phrase, Sylvain Tillon l’entend souvent. Trop souvent.
Et sa réponse n’est pas celle que les candidats espèrent : les postes existent, mais on peut les compter sur les doigts d’une main, et la plupart des employeurs qui recrutent des concepteurs pédagogiques sont dans des industries bien moins glamour.
Fondateur de Sydo et de l’école Le Bahut, Sylvain Tillon a accepté de répondre aux questions de Jyn Chérèze dans une interview sans langue de bois. Voici ce qu’on en retient, y compris ce qui dérange un peu.
Le marché est plus tendu qu’il y a deux ans. Voilà, c’est dit.
Il y a cinq ans, 80 % des alternants du Bahut partaient en agence. Aujourd’hui, c’est autour de 15 à 20 %. Les agences de digital learning ont proliféré pendant les années COVID, portées par une demande de digitalisation massive.
Le reflux est en cours : rationalisations, difficultés financières, quelques fermetures.
Ce n’est pas une crise, mais c’est plus dur de trouver un employeur. Les offres existent encore, notamment dans les organismes de formation qui n’ont pas encore amorcé leur transition numérique, et dans l’industrie. Mais il y a davantage de candidats pour chaque poste, et les freelances se retrouvent en concurrence sur des fourchettes de prix qui vont de 200 à 1 000 € la journée.
Deux facteurs pèsent sur cette contraction : l’IA, qui pousse certaines entreprises à geler leurs budgets le temps de voir ce qu’elle peut vraiment faire, et un retour des formations en présentiel. On a cru que l’asynchrone allait tout régler. Les apprenants, eux, redemandent un formateur qu’ils peuvent toucher, interroger, contrarier. Le full distanciel n’est pas mort, mais le « 100 % digital » des années 2020-2021 ne reviendra pas sous cette forme.
Ce que l’IA change (vraiment) pour les concepteurs
Sylvain Tillon cite une étude américaine (qu’il prend soin de ne pas défendre aveuglément en disant vouloir en vérifier les biais) où trois profils ont été mis en compétition pour rédiger des objectifs pédagogiques : un concepteur expérimenté seul, un non-spécialiste avec ChatGPT, et un concepteur expérimenté avec ChatGPT. Plus de deux cents concepteurs ont évalué les résultats à l’aveugle.
Le moins bien noté était le concepteur expérimenté sans IA.
Ce résultat mérite d’être pris au sérieux sans être interprété comme une condamnation du métier. Ce qu’il dit, c’est que du contenu « bof » (un PDF mis en forme dans Rise, un quiz générique, une voix off correcte) est désormais accessible à quelqu’un qui sait prompter. Le différenciateur se déplace vers le haut : expérience apprenante réellement engageante, maîtrise des outils IA pour produire ce qui ne se fait pas en un clic, et surtout, capacité à penser l’accompagnement humain qui rend une formation efficace plutôt que simplement présente.
Sa critique des éditeurs de contenu est nette : beaucoup ont intégré l’IA pour aider le concepteur à produire plus vite, avec des résultats médiocres parce que mal pré-promptés. Peu l’ont pensée pour l’apprenant. C’est là, selon lui, que se trouve la vraie révolution : le podcast généré par NotebookLM à la fin d’un chapitre, la mind map exportée via Mapify, le chatbot de révision avant un examen blanc, la chanson mnémotechnique créée avec Suno… Des usages qui n’allongent pas la liste des tâches du concepteur, mais qui enrichissent vraiment ce que l’apprenant vit.
L’accessibilité suit la même logique. Il mentionne l’outil Autrice qui permet de transformer un contenu en un clic en fonction du handicap déclaré. Pour quelqu’un de daltonien comme lui, c’est concret : ne plus rater du rouge sur fond noir. Pour un apprenant dyslexique, un changement de police.
Le profil recherché n’est pas celui qu’on imagine
Premier filtre au Bahut : l’orthographe parce qu’un concepteur pédagogique écrit des storyboards, des déroulés, des synopsis que ses interlocuteurs (expert métier, commanditaire, apprenants) vont lire. Deux fautes par phrase sapent la confiance. L’école impose le passage du Projet Voltaire avec un score de 700, niveau rédacteur professionnel. Un rattrapage existe pour les dyslexiques et les non-natifs, à condition de démontrer la stratégie compensatoire mise en place.
Ensuite : la capacité de synthèse sur des sujets complexes, une curiosité générale sincère, et ce que Sylvain appelle « l’agilité numérique » (savoir chercher, apprendre seul, ne pas attendre qu’on lui explique chaque outil). C’est un métier qui change vite. Ce qu’on apprend en formation ne suffit pas pour les trois ans suivants sans veille active.
Sur l’âge : la moyenne des candidats au Bahut est autour de la quarantaine, souvent en reconversion après un burn-out, un manager toxique, ou simplement le constat que la première voie ne correspondait plus. Des profils de moins de 25 ans sont acceptés, mais l’école cherche une maturité professionnelle réelle.
Pour ceux qui sortent d’une licence et veulent entrer dans le domaine : il recommande les masters universitaires (il cite le DU de Lille, dont il a eu de bons retours) combinés à une pratique en dehors des cours. Son conseil est direct : trouvez une association locale qui a besoin de digitaliser un parcours d’onboarding ou un guide de procédure, et faites-le pour vous constituer un portfolio.
Ce que « trouver un job » veut vraiment dire
Le Bahut ne prend pas de candidat sans alternance confirmée. C’est une condition sine qua none. Sylvain Tillon le dit clairement : même si quelqu’un voulait payer de sa poche, sans employeur à côté, il ne serait pas accepté. L’alternance n’est pas un détail administratif, c’est le cœur du modèle, parce qu’on apprend des contraintes réelles : une plateforme LMS qui ne supporte pas tel format, un public sans carte son, un client qui veut du responsive sur des téléphones personnels que les collaborateurs ne veulent pas utiliser pour la formation…
La garantie d’emploi tenue par l’école repose sur un réseau d’employeurs qui appellent avant que les promotions commencent. La sixième promo « chef de projet IA » avait 23 intentions d’embauche en alternance signées début juin pour une rentrée en septembre. Les deux premières promos avaient démarré avec deux. Trois ans de travail séparent ces deux chiffres.
Il faut aussi être lucide sur ce que le diplôme ne garantit pas. Le Bahut ne délivre pas de diplôme au sens académique. Sylvain Tillon a tenté, il le raconte sans fard : la seule certification vraiment adaptée au marché était proposée par un opérateur qui la facturait 4 500 € par étudiant, ce qui rendait le modèle économiquement absurde. Il a choisi de suivre le taux d’insertion plutôt que de se battre pour un tampon. Pour les candidats qui ont moins de 25 ans et pas encore de diplôme du supérieur, il recommande explicitement d’en obtenir un d’abord (pour la sécurité personnelle et pour rassurer les parents).
Ce que le métier est, sans l’enjoliver
La partie créative et ingénierie (celle qui attire) représente peut-être 40 % du budget d’un projet, et 10 à 20 % du temps passé. Le reste, c’est de la production. Seul face à son écran, à livrer des modules dans les délais, sans voir les apprenants sourire.
Ce n’est pas un reproche. C’est une réalité que les personnes en reconversion qui ont envie de « transmettre » projettent rarement sur le quotidien du métier. On apprend des sujets variés. Mais on ne choisit pas toujours son sujet. Et on ne voit pas toujours si la formation a marché.
Ce qu’on voit, si on fait bien son travail : un taux de complétion élevé, un taux de satisfaction qui remonte, des apprenants qui disent que ça les a aidés à changer quelque chose dans leur pratique. C’est moins immédiat qu’une salle qui rit à une blague. Mais c’est la réalité du métier.
La formation continue à attirer davantage de candidats chaque année. Les conseillers en bilan de compétences la citent de plus en plus. Le marché, lui, s’est resserré. L’IA a changé ce que le « niveau moyen » veut dire. Et les concepteurs qui vont s’en sortir ne seront pas ceux qui produisent le plus vite; mais ceux qui font des choses que personne d’autre, humain ou machine, ne peut faire à leur place.
Ce qui nous ramène à la question de départ. Pas « est-ce que je veux transmettre ? » Ça, tout le monde en reconversion le veut. Mais : est-ce que je suis prêt à passer 80 % de mon temps seul devant un écran, à m’intéresser sincèrement à n’importe quel sujet, et à construire des expériences d’apprentissage pour des gens que je ne verrai probablement jamais ?
Sylvain Tillon est fondateur de Sydo, agence de conseil en pédagogie, et de l’école Le Bahut, qui forme des concepteurs pédagogiques et des chefs de projet IA en alternance à Lyon, Paris et Nantes. Il publie chaque mois la newsletter Sydologie sur les outils de conception pédagogique et l’IA pour la formation.


