
Créer une école sans diplôme, former sans notes, et préparer au vrai monde du travail : le pari du Bahut
« Je veux que pour les 5 prochaines années, ils puissent avoir leur place dans ce métier et s’y éclater. »
Pas besoin de grand discours sur la pédagogie augmentée ou la révolution du distanciel, mais on peut ainsi résumer la vision de Sylvain.
Sylvain Tillon est cofondateur de Sydo et du Bahut, école de Digital Learning Manager basée à Lyon, Nantes et Paris.
Il était l’invité du Podcast de la Formation, et ce qu’il raconte mérite qu’on s’y attarde, parce que son modèle contredit à peu près toutes les injonctions habituelles du secteur : former en présentiel pour apprendre le distanciel, évaluer sans notes, monter une école en alternance sans titre certifiant, et traiter l’IA comme un révélateur de médiocrité plutôt que comme une menace.
Le métier que tout le monde cherche et que personne ne sait nommer
Dans chaque entreprise, le même poste porte un nom différent : digital Learning Manager, concepteur pédagogique, intégrateur multimédia, responsable LMS… La confusion est réelle.
Concrètement, le métier tourne autour de trois choses : concevoir des parcours d’apprentissage qui ne se résument pas à un PDF avec un quiz à la fin, produire des contenus dans les outils auteurs (Storyline, Genially, Rise, Autrice et une vingtaine d’autres), et penser la stratégie formation d’une organisation.
Ce qui ne figure pas dans les fiches de poste mais que Sylvain dit dès les entretiens d’admission : c’est un métier solitaire à 80 %.
Vingt jours de production face à un écran pour deux jours de face-à-face avec un apprenant.
Ceux qui s’inscrivent en espérant avant tout interagir avec un public se retrouvent vite frustrés.
Le paradoxe fondateur : du présentiel pour apprendre le distanciel
C’est la question qu’on lui pose souvent et à laquelle il répond sans détour. Apprendre à fabriquer des modules e-learning en se retrouvant physiquement ensemble (cinq semaines d’abord, puis une semaine par toutes les six semaines sur onze mois), c’est un choix délibéré.
La plupart des apprenants arrivent après une rupture, professionnelle ou personnelle. Ils manquent de confiance. Et reconstruire cette confiance, voir le moment précis où quelqu’un se noie, ça ne fonctionne pas depuis un écran, pas avec ce public-là.
« Si on n’était pas en présentiel et si on ne les voyait pas se noyer, on en perdrait 80 % », dit-il.
Sur six promotions, Le Bahut a enregistré six abandons sur environ 150 étudiants, soit en moyenne un par promo.
Le présentiel sert aussi à ce que les pédagogues connaissent bien et qu’on oublie vite dans les discours sur le e-learning : l’apprentissage entre pairs. Les promotions arrivent avec des profils très hétérogènes (anciens enseignants, comptables, chefs de projet, graphistes). Chacun apporte une compétence que les autres n’ont pas, et l’émulation fait le reste.
« L’apprentissage entre pairs est le plus puissant », dit Sylvain, et là-dessus, on a quand même quelques décennies de recherche en psychologie de l’apprentissage qui confirment.
Des projets réels, pas des cas fictifs inventés pour l’occasion
À la fin des cinq premières semaines, les étudiants ne rendent pas un exercice standard. Ils créent un module e-learning pour une vraie association, sur un vrai sujet.
La troisième promo parisienne a ainsi travaillé sur la prévention du harcèlement dans les associations sportives.
Les meilleurs modules ont effectivement été utilisés.
Résultat : personne n’a besoin de mettre des notes pour que les gens s’impliquent. Sylvain n’en met d’ailleurs pas. Il évalue des niveaux de compétences à atteindre, pas des performances classées. « Il n’y a pas besoin de notes pour motiver les gens. »
C’est aussi une prise de position sur ce qu’est une évaluation utile.
Un QCM vérifie qu’on a mémorisé quelque chose. ChatGPT le réussit mieux que la majorité des étudiants, ce qui devrait suffire à remettre en question la pratique.
Ce qui reste difficile à automatiser, c’est de produire une vraie vidéo pédagogique qui tienne la route, avec les bons outils, le bon découpage, le bon sens des priorités.
Ouvrir une école en alternance sans titre RNCP : une zone grise
C’est la partie la moins connue, et la plus utile pour quiconque veut se lancer.
Pour créer une école en alternance avec un titre certifiant, il faut deux promotions complètes, puis six mois d’attente pour vérifier l’employabilité, puis un dossier instruit dans les douze mois suivants. On arrive facilement à trois ans avant de pouvoir devenir certificateur RNCP.
Néanmoins, il existe une option plus simple : la formation en alternance non diplômante, financée par les OPCO, sans code RNCP.
Le Bahut a emprunté ce chemin pour ses premières promotions, en travaillant notamment avec ATLAS, Akto, EP et 2i.
La procédure ne peut pas toujours se faire en ligne : certains formulaires exigent un code RNCP qui n’existe pas. Il faut alors appeler directement le conseiller OPCO, qui dit parfois « non, c’est pas possible », à qui il faut expliquer que si, que cela a déjà été fait, et qu’il peut forcer la saisie à la main.
« J’ai flippé la première fois où je l’ai fait, j’étais pas très sûr, enfin j’étais à la fois très sûr que ça devait passer mais j’en avais aucune preuve ! »
Ce que l’IA révèle sur la qualité des formations existantes
Un e-learning créé intégralement par IA est, selon lui, meilleur que 50 % des modules qu’il a pu tester dans des organismes de formation existants. « Attention ! Parce que oui, il y a des jobs qui vont souffrir. »
Pour autant, il ne croit pas à un remplacement général. Ce qui est automatisable, c’est le travail moyen : les contenus qu’une IA générative peut produire en moins de temps et sans formation spécifique.
Ce qui reste difficile à automatiser, c’est la chaîne de décision qui va de l’analyse du besoin jusqu’à l’expérience d’apprentissage finale : choisir le bon format, travailler avec un expert de contenu qui ne sait pas vulgariser, évaluer si ce que l’IA a produit est pédagogiquement valide.
Dès fin 2023, Le Bahut a intégré une semaine dédiée à l’IA dans son programme, une semaine qui n’existait pas dans les premières promotions. Savoir quand utiliser l’outil, comment évaluer ce qu’il sort, pourquoi parfois ne pas l’utiliser : c’est devenu une compétence au même titre que savoir travailler sous Storyline.
Ce que les universités n’ont pas encore compris, ou pas encore eu le temps de faire
Le Bahut travaille avec une vingtaine d’outils auteurs qui fournissent des licences gratuites pendant toute la durée de la formation. Ces partenariats supposent une agilité que les universités n’ont pas encore : elles ne savent pas toujours nouer ces relations, elles ne sont pas toujours dans les outils, et elles ne peuvent pas adapter leur évaluation d’une année sur l’autre quand le métier évolue.
Un titre RNCP fige une évaluation sur trois à cinq ans. Dans un secteur où les outils changent tous les dix-huit mois, c’est structurellement problématique.
La flexibilité d’une formation non diplômante a aussi cet avantage-là : le programme peut évoluer d’une promo à l’autre sans attendre un réexamen de dossier.
Pour qui, concrètement ?
La formation s’adresse aux personnes en reconversion qui veulent entrer dans ce métier. Pas nécessairement des formateurs, pas nécessairement des techniciens, mais des gens capables d’apprendre à travailler seuls, à produire, à s’adapter.
Les anciens enseignants qui postulent ont souvent quelque chose de particulier : une compréhension de l’apprenant qui change tout, et une capacité à créer des supports engageants que les profils plus techniques ont rarement d’emblée.
Le Podcast de la Formation est animé par Laurent Papot : une heure sur la création de Sydo, l’aventure Dessine-moi l’éco, le financement OPCO des formations non diplômantes et la philosophie pédagogique du Bahut.
Le Bahut propose des formations pour Digital Learning Managers à Lyon, Paris et Nantes, mais aussi des formations chefs de projet en IA générative à Lyon.
Format : alternance, en présentiel, 25 places par promotion.


