
Reconversion après un échec : les leçons de Sylvain Tillon, fondateur du Bahut
Il y a un post LinkedIn que Sylvain Tillon n’a jamais vraiment oublié : celui où il annonçait quitter Tilkee, la startup qu’il avait cofondée, en disant que c’était « le plus beau jour de sa vie ».
Car ce n’était pas tout à fait la vérité…
« Vous n’imaginez pas le nombre de fondateurs qui se sont fait débarquer et qui écrivent ce genre de post », dit-il aujourd’hui, interrogé sur le plateau de BFM Lyon.
Lui-même avait 48 heures pour partir. Pas de plan B. Pas de déjeuner de débrief avec les investisseurs. Juste un mail, des conditions, et la porte.
C’est à partir de cet endroit précis que l’histoire du Bahut commence vraiment.
Trois entreprises, et une même erreur qui s’est répétée
Entre 2003 et 2019, Sylvain Tillon a fondé Lucyf’Hair (accessoires pour cheveux, bilan en 2009), puis Sydo (conseil en pédagogie, qu’il quitte opérationnellement en 2014), puis Tilkee (logiciel de tracking commercial, dont il est évincé en décembre 2019). Trois expériences, des sorties très différentes, mais un fil rouge qu’il a mis du temps à nommer : il avait peur de l’échec.
« J’avais très peur de l’échec, donc je faisais plein de non-choix. » Il s’est diversifié à l’international trop tôt, a attendu que le téléphone sonne plutôt que de prospecter (« j’étais là à 8h, je repartais à 20h, et je restais à côté du téléphone au cas où »), a géré des fournisseurs étrangers sans avoir les compétences pour contrôler la qualité.
Ce que la recherche en psychologie du travail appelle le biais d’évitement, la tendance à ne pas décider pour ne pas avoir à assumer une mauvaise décision, est un mécanisme bien documenté. Anderson en recense quatre formes dans le Psychological Bulletin (2003) : report du choix, biais du statu quo, biais d’omission, et inertie d’inaction, toutes alimentées par la peur du regret anticipé.
Sylvain Tillon ne le formule pas ainsi. Il dit juste : « c’est de ma faute. »
Ce que l’éviction d’une startup enseigne sur la reconversion
Il y a une distinction que Sylvain Tillon fait très clairement, et qui mérite d’être entendue par quiconque traverse une période de rupture professionnelle : tous les échecs ne se ressemblent pas.
Lucyf’Hair, c’était le tribunal de commerce, des dettes, des procès. Tilkee, c’était un échec personnel dans un projet qui continuait à tourner sans lui. « Elle va très bien, peut-être même mieux sans moi. »
Ce que ça produit comme blessure, par contre, est similaire dans les deux cas : un isolement inattendu. « Quand on échoue, on ne peut pas avoir le soutien de ses salariés. Vos proches ne comprennent pas toujours. Et on vous dit : c’était votre choix d’entreprendre. » Les études sur le soutien social après une rupture professionnelle (notamment celle de McKee-Ryan et al., 2005, sur les effets du chômage sur le bien-être) montrent que l’absence de pairs qui ont vécu la même chose est l’un des facteurs les plus constants dans la durée de la période de reconstruction.
Sa solution ? Des copains.
Pas n’importe lesquels : des entrepreneurs qui avaient eux-mêmes échoué. « Des gens qui vont pas vous juger, qui sauront vous aider à voir ce que vous avez très bien fait. »
Reconversion professionnelle : le modèle du Bahut comme réponse structurelle
Ce que Sylvain Tillon a fait avec Le Bahut, c’est traduire ce qu’il avait appris sur le rebond en modèle pédagogique.
L’école forme des concepteurs e-learning, c’est-à-dire les personnes qui conçoivent les dispositifs d’apprentissage, pas celles qui les animent. Ceux qu’on ne voit pas, dit-il : « ceux qui vont réfléchir de par quoi on commence, qu’est-ce qu’on met dedans, comment on évalue le fait que les gens aient bien appris. »
Le modèle économique est calqué sur celui de la Rocket School (avec leur accord) : formation financée à 100 % par l’employeur via une alternance (contrat d’apprentissage ou pro), soit en CDD ou CDI. Chaque promotion accueille une vingtaine apprenants. Les diplômes et expériences antérieurs ne sont pas des critères d’entrée.
Ce dernier point est le plus significatif pour quelqu’un qui pense à changer de métier après un parcours cabossé. La reconversion vers les métiers de la formation digitale ne demande pas de prérequis académiques particuliers. Par contre, cela nécessite une excellente maîtrise du français (et de l’orthographe), une capacité de synthèse et une grande agilité numérique.
Il faut nuancer : ce modèle fonctionne parce que le marché de la conception e-learning et du digital learning accepte des profils variés. Il ne serait pas transposable à des métiers avec des barrières réglementaires à l’entrée. C’est l’un des leviers sur lesquels le Bahut joue précisément, en ciblant un secteur en tension où l’expérience terrain prime sur le parcours scolaire.
Ce que les entrepreneurs en difficulté ont besoin d’entendre, sans ménagement
Pendant l’interview, Audrey Henrion du Journal des Entreprises pose la question frontalement : qu’est-ce qu’on dit aux centaines d’entrepreneurs qui vont peut-être devoir liquider à cause du contexte ?
La réponse de Sylvain Tillon tient en deux ou trois phrases :
« Rapprochez-vous vite du tribunal de commerce. Ils sont très sympas si on va les voir vite. » Il compare ça au banquier : on ne le contacte pas le jour où le compte est à zéro. Le tribunal de commerce c’est pareil. Mandat ad hoc, sauvegarde, il rappelle que ces dispositifs existent et que les juges sont souvent d’anciens entrepreneurs.
Et en cas d’échec, il recommande de contacter l’association 60 000 Rebonds qui est spécialisée dans l’accompagnement de dirigeants ayant perdu leur boîte.
Qu’est-ce qu’on fait de tout ça, concrètement ?
Sylvain Tillon est passé par le confinement à « s’occuper des autres pour se soigner lui-même » (avec l’initiative Protège ton Soignant), puis par un moment où il n’avait plus rien, et où justement les idées sont revenues. « C’est la destruction créatrice de Schumpeter. » Il dit ça avec le ton de quelqu’un qui n’est pas tout à fait sûr de le croire encore, mais qui en a quand même fait une école.
Sylvain Tillon est fondateur du Bahut, école de formation aux nouveaux métiers du numérique basée à Lyon.
Le Bahut propose des formations aux métiers de concepteur e-learning et chef de projet IA, en alternance.


