IA et formation

IA en formation : pourquoi veut-on absolument en mettre partout ?

Essayez de trouver aujourd’hui une plateforme de formation qui ne parle pas d’IA.

LMS avec IA intégrée, génération de parcours, création automatique de quiz, avatars, images, assistants conversationnels… L’IA est devenue un argument commercial presque incontournable dans le digital learning.

Et, assez logiquement, on finit par vouloir en mettre partout.

Reste une question, assez simple : est-ce que cela aide vraiment les apprenants à apprendre ?

Intégrer de l’IA dans une formation n’est pas en soi un choix pédagogique. C’est d’abord un choix technologique. Pour qu’il devienne pédagogique, il faudrait pouvoir expliquer précisément ce que cette technologie apporte à l’apprentissage.

Avant de se demander « Où pourrait-on mettre de l’IA dans cette formation ? », il serait donc plus utile de commencer par : « Quel problème pédagogique cherchons-nous à résoudre ? »

On verra ensuite si l’IA a quelque chose à faire là-dedans.


Le problème commence quand on choisit l’outil avant le besoin

Ce réflexe n’est pas né avec ChatGPT.

Le monde de la formation a connu les serious games, la réalité virtuelle, les escape games, la gamification, le mobile learning, l’adaptive learning… Avec, à chaque fois, une période pendant laquelle la nouveauté technologique devient très attirante.

On découvre un outil et ses possibilités. Puis vient rapidement la tentation de chercher dans quelle formation on pourrait le caser.

En ingénierie pédagogique, on essaie normalement de prendre le chemin inverse.

Quand un commanditaire arrive avec une demande du type « On veut un e-learning », le travail du concepteur ne commence pas par l’ouverture de Storyline.

Que doivent savoir faire les apprenants à la fin ? Qu’est-ce qui pose problème aujourd’hui ? À qui s’adresse la formation ? Dans quelles conditions sera-t-elle suivie ? De combien de temps dispose-t-on ?

La solution vient après.

C’est d’ailleurs un principe que nous travaillons au Bahut : une demande formulée sous la forme d’un outil ou d’un format peut cacher un besoin assez différent.

« On veut mettre de l’IA dans notre formation » mérite le même traitement.

Pour l’instant, nous avons une solution. Reste à trouver le problème qu’elle est censée résoudre.


Quand l’IA « fait le parcours » à notre place

La promesse de certains outils est séduisante : déposez quelques documents et laissez l’intelligence artificielle construire votre formation.

Quelques instants plus tard, les ressources ont été découpées, des écrans ont été produits et des questions apparaissent à intervalles réguliers.

Nous avons alors quelque chose qui ressemble beaucoup à une formation.

Ce qui ne signifie pas forcément que nous en avons conçu une.

Transformer un document de vingt pages en vingt écrans et ajouter un QCM toutes les cinq minutes ne suffit pas à construire un parcours pédagogique.

Il faut décider ce que l’apprenant devra être capable de faire après la formation. Faire le tri entre ce qui est indispensable et ce qui ne l’est pas. Organiser une progression. Imaginer des activités. Choisir à quel moment expliquer, montrer, questionner ou faire pratiquer.

C’est une bonne partie du métier de concepteur pédagogique e-learning.

Les fonctions de génération intégrées aux LMS peuvent évidemment rendre service. Pour transformer rapidement une ressource simple, créer une première version ou effectuer une mise à jour, le gain de temps peut être réel.

Le danger apparaît plutôt lorsque cette facilité finit par dicter la forme du parcours.

On obtient alors facilement les mêmes structures, les mêmes types d’interactions, les mêmes quiz et des parcours très linéaires. À force d’accélérer la production, on peut oublier de se demander ce qu’on était censé concevoir.

Produire plus vite et concevoir mieux ne sont pas la même chose.


Une image générée en dix secondes reste une image à justifier

Le phénomène est particulièrement visible avec les images générées par IA.

Pouvoir obtenir une illustration en quelques secondes est très pratique. Cela peut économiser du temps, permettre de tester rapidement une idée ou éviter l’achat de certains visuels.

Mais il suffit de parcourir quelques contenus réalisés avec les mêmes générateurs pour ressentir parfois une étrange impression de déjà-vu.

Des bureaux impeccables. Une lumière très propre. Des personnages très souriants. Une esthétique qui finit par devenir identifiable.

Ce n’est pas seulement une affaire de goût.

Dans une formation, une image peut montrer un geste, expliquer une situation, rendre un concept plus compréhensible ou orienter l’attention vers une information importante.

Elle peut aussi ne servir à rien.

C’est là que le sujet redevient pédagogique. Avant de rédiger un prompt sophistiqué pour obtenir exactement l’illustration souhaitée, il faudrait peut-être savoir pourquoi nous avons besoin d’une illustration à cet endroit.

L’IA répond très bien à la question du « comment produire cette image ? ».

Le « pourquoi cette image ? » reste à notre charge.


Parfois, l’IA sert surtout le concepteur. Et c’est déjà très bien

Tous les usages de l’IA n’ont pas besoin de transformer l’expérience de l’apprenant pour être intéressants.

Le brainstorming en est un bon exemple.

Concevoir une formation signifie passer pas mal de temps seul devant un écran. Quand une idée bloque, une IA générative peut servir de partenaire de travail : proposer dix activités autour d’un objectif, chercher d’autres manières d’aborder un sujet, critiquer un scénario ou suggérer une piste à laquelle on n’avait pas pensé.

Même intérêt pour certaines tâches éditoriales. Reformuler une consigne maladroite, raccourcir un paragraphe, repérer une faute ou produire plusieurs variantes d’une phrase peut faire gagner du temps.

Dans une formation en alternance en digital learning, savoir utiliser ces outils avec discernement devient donc une compétence intéressante.

Simplement, soyons précis sur le bénéfice.

Dans les exemples précédents, l’IA améliore surtout les conditions de travail de la personne qui conçoit la formation. Elle accélère certaines tâches. Elle aide parfois à sortir d’une impasse.

C’est utile. Il n’est pas nécessaire de transformer ce gain de productivité en « révolution pédagogique » pour le reconnaître.


Un coach IA pour s’entraîner : là, les choses deviennent intéressantes

Prenons une formation à l’entretien professionnel.

On peut présenter les bonnes pratiques dans une vidéo, expliquer les principales étapes dans un module e-learning, puis terminer avec quelques questions pour vérifier la compréhension.

L’apprenant peut parfaitement obtenir 100 % au quiz.

Cela ne nous dit toujours pas s’il saura mener l’entretien.

Pour apprendre à conduire une conversation difficile, il faut à un moment ou à un autre… conduire une conversation difficile.

C’est là qu’un coach conversationnel utilisant l’IA peut apporter quelque chose de différent.

L’apprenant échange avec un collaborateur virtuel. Il choisit ses questions. Le personnage réagit à ce qu’il dit. L’échange peut prendre plusieurs directions. Il est possible de recommencer, d’essayer une autre formulation et d’obtenir ensuite un retour sur la manière dont l’entretien a été conduit.

L’intérêt de l’IA n’est plus de fabriquer plus rapidement une ressource.

Elle permet de créer une situation d’entraînement.

La différence est importante.

La mise en activité occupe une place centrale dans les méthodes que nous travaillons au Bahut. Connaître une règle ne signifie pas forcément savoir l’appliquer. L’apprenant doit aussi avoir l’occasion de récupérer ses connaissances, de prendre des décisions, de faire des erreurs et de recommencer.

Organiser ce type d’entraînement individuellement pour cinquante ou cinq cents personnes peut être compliqué.

Un coach IA ouvre ici des possibilités qui étaient beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre auparavant.

Et, cette fois, on peut répondre assez clairement à la question : « Qu’est-ce que cette technologie apporte à l’apprenant ? »


Avant d’ajouter de l’IA, trois questions suffisent peut-être

Pas besoin d’une nouvelle liste des « 10 usages incontournables de l’IA en formation ».

On peut commencer beaucoup plus simplement.

Quel problème pédagogique cherchons-nous à résoudre ?

Si personne n’arrive vraiment à le formuler, ce n’est sans doute pas encore le moment de choisir la technologie.

Deuxième question : l’IA permet-elle quelque chose qui serait difficile à réaliser autrement ?

Permettre à 300 apprenants de s’entraîner individuellement à une conversation complexe est un bon candidat. Générer automatiquement trois questions vrai/faux l’est sans doute un peu moins.

Enfin, la question que nous trouvons probablement la plus utile :

Si on enlève l’IA, qu’est-ce que l’apprenant perd ?

Une possibilité de s’entraîner ? Un feedback individualisé ? Une situation difficile à reproduire autrement ?

Alors l’usage mérite d’être étudié.

S’il perd seulement un avatar qui parle devant une présentation PowerPoint, on peut peut-être continuer sans lui.


L’innovation pédagogique ne se compte pas en nombre d’IA

L’intelligence artificielle apporte déjà des outils utiles aux professionnels de la formation.

Elle accélère certaines étapes de production. Elle facilite l’exploration d’idées. Et elle ouvre surtout des possibilités intéressantes pour les simulations, les interactions et certains accompagnements individualisés.

Aucune de ces possibilités ne remplace cependant l’ingénierie pédagogique.

Ce serait même plutôt l’inverse.

Quand fabriquer devient extrêmement facile, choisir ce qui mérite d’être fabriqué devient encore plus important.

Nous utilisons déjà ce principe pour d’autres technologies. Ce n’est pas parce qu’une simulation en 360° est techniquement possible qu’elle constitue forcément la meilleure solution pédagogique.

Pourquoi l’IA ferait-elle exception ?

Alors, avant de chercher comment intégrer davantage d’intelligence artificielle dans une formation, on peut essayer une dernière question : qu’est-ce qu’elle nous permet de faire ici que nous ne pouvions pas faire aussi bien sans elle ?

Quand la réponse est claire, il y a probablement quelque chose à explorer.

Quand elle ne l’est pas, il reste une possibilité étonnamment moderne : concevoir une bonne formation sans IA.

Au Bahut, c’est aussi ce discernement que nous cherchons à développer. Apprendre à utiliser les nouveaux outils, bien sûr. Mais surtout apprendre à décider quand ils ont réellement leur place.

 

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À propos de l'auteur : Sylvain Tillon

Sylvain Tillon est fondateur et directeur du Bahut, première école française de reconversion en IA générative et Digital Learning. Il dirige également Sydo, agence pédagogique créée en 2008, et intervient comme formateur IA auprès d'organisations publiques et privées. Auteur de plusieurs ouvrages sur l'entrepreneuriat et la pédagogie, il publie chaque mois une analyse des usages de l'IA dans la formation via sa newsletter Sydologie.